VICTOR HUGO

Publié le par JIPEHEM

Victor Hugo – L’Année terrible(3)

« A CEUX QU'ON FOULE AUX PIEDS »

Quoi ! lorsqu’il s’agirait de sonder, ô vainqueurs,

L’obscur puits social béant au fond des cœurs,

D’étudier le mal, de trouver le remède,

De chercher quelque part le levier d’Archimède,

Lorsqu’il faudrait forger la clef des temps nouveaux ;

Après tant de combats, après tant de travaux,

Et tant de fiers essais et tant d’efforts célèbres,

Quoi ! pour solution, faire dans les ténèbres,

Nous, guides et docteurs, nous les frères aînés,

Naufrager un chaos d’hommes infortunés !

Décréter qu’on mettra dehors, qui ? le mystère !

Que désormais l’énigme a l’ordre de se taire,

Et que le sphinx fera pénitence à genoux !

Quels vieillards sommes-nous ! quels enfants sommes-nous !

Quel rêve, hommes d’Etat ! quel songe, ô philosophes !

Quoi ! pour que les griefs, pour que les catastrophes,

Les problèmes, l’angoisse et les convulsions

S’en aillent, suffit-il que nous les expulsions ?

Rentrer chez soi, crier : - Français, je suis ministre

Et tout est bien ! - tandis qu’à l’horizon sinistre,

Sous des nuages lourds, hagards, couleur de sang,

Chargé de spectres, noir, dans les flots décroissant,

Avec l’enfer pour aube et la mort pour pilote,

On ne sait quel radeau de la Méduse flotte !

Quoi ! les destins sont clos, disparus, accomplis,

Avec ce que la vague emporte dans ses plis !

Ouvrir à deux battants la porte de l’abîme,

Y pousser au hasard l’innocence et le crime,

Tout, le mal et le bien, confusément puni,

Refermer l’océan et dire : c’est fini !

Être des hommes froids qui jamais ne s’émoussent,

Qui n’attendrissent point leur justice, et qui poussent

L’impartialité jusqu’à tout châtier !

Pour le guérir, couper le membre tout entier !

Quoi ! pour expédient prendre la mer profonde !

Au lieu d’être ceux-là par qui l’ordre se fonde,

Jeter au gouffre en tas les faits, les questions,

Les deuils que nous pleurions et que nous attestions,

La vérité, l’erreur, les hommes téméraires,

Les femmes qui suivaient leurs maris ou leurs frères,

L’enfant qui remua follement le pavé,

Et faire signe aux vents, et croire tout sauvé

Parce que sur nos maux, nos pleurs, nos inclémences,

On a fait travailler ces balayeurs immenses !

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Publié dans CULTURE GENERALE

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